Le Meilleur des hommes de l’environnement

Robert Redord dans Les Trois jours du Condor, de Sydney Pollack (1975).
Robert Redford dans Les Trois jours du Condor, de Sydney Pollack (1975).

Robert Redford est mort mardi 16 septembre à 89 ans dans son domicile de l’Utah. Trop peu reconnu pour son talent, il reste un des acteurs les plus exigeants, tournant et réalisant des films aussi engagés que ses actions en faveur de l’écologie.

Par David Marquet

Robert Redford est mort. Rien que d’écrire ça me rend triste. Triste de vivre dans un monde sans lui. Triste que son talent d’acteur ne soit pas reconnu. Triste que son engagement à gauche ne soit pas (assez) connu. Triste que son nom n’évoque aux jeunes que le sketch des Inconnus. Triste que le monde et le cinéma ne réalise pas qu’en perdant Redford, mort le 16 septembre dans sa résidence de l’Utah à 89 ans, on a perdu Le Meilleur, titre du film de Barry Levinson de 1984. Sur l’affiche, on voit juste un beau gosse un peu vieillissant, une star de ciné parmi d’autres. Il est pourtant tellement plus.

Redford est victime de sa belle gueule. Blond comme les blés de l’affiche. Aux yeux bleu ciel, pour ne rien arranger. Son physique lui vaut un statut de sex-symbol des seventies – ses fans femmes lui envoyaient leurs petites culottes, relève Libération – et lui interdit d’être considéré pour son jeu. En trente-quatre films et soixante-ans de carrière il n’a jamais reçu l’Oscar du Meilleur acteur. Le seul qu’on lui décerne est celui de Meilleur réalisateur pour le premier de ses dix films, Des gens comme les autres (Ordinary People, 1980). Tellement injuste pour un acteur si talentueux.

Charles Robert Redford Jr. (son vrai nom) commence à Broadway, à 27 ans. Il crée la pièce de Neil Simon Pieds nus dans le parc (Barefoot in the Park) le 23 octobre 1963 au Bitmore Theater, avec Elizabeth Ashley, dans une mise en scène de Mike Nichols. Qui songe un temps à lui pour Le Lauréat (The Graduate, 1967) mais trouve invraisemblable qu’il joue un loser – sympa pour Dustin Hoffman. La pièce a un tel succès qu’elle s’achève le 25 juin 1967. Pour avoir été acteur moi-même quinze ans, je vous le dis : on ne joue pas 1530 représentations si on est mauvais. Il reprend son rôle au grand écran dans l’adaptation de Gene Saks la même année, avec Jane Fonda comme partenaire. S’il débute a la télévision avec La Quatrième dimension (The Twilight Zone) ou Alfred Hitchcock présente (Alfred Hitchcock presents), c’est ce film qui le change en star.

Quelques années avant, c’est la peinture et le dessin qui l’animent. Il voyage en Europe vers 20 ans pour affiner sa technique, et c’est en France qu’il découvre tout le mal qu’on pense de l’impérialisme américain. C’est là qu’il construit ses convictions politiques, résolument de gauche. Plus discret à ce sujet qu’une Jane Fonda ou un Paul Newman avec qui il tourne deux fois, et avec le même réalisateur, George Roy Hill : Butch Cassidy et Le Kid (Butch Cassidy and The Sundance Kid) en 1969, western qui en casse les codes et L’Arnaque (The Sting) en 1973, comédie de gangsters flamboyants. La seule fois où les Oscars notent son talent, comme Meilleur Second Rôle, alors qu’il occupe l’écran autant que Newman. Newman qui est encore plus beau que Redford. Mais considéré, lui, comme un acteur. Et pourtant, il bosse autant ses rôles.

Robert Redford (Bob Woodward) et Dustin Hoffman (Carl Bernstein) dans Les Hommes du président d’Alan J. Pakula (1976).

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les bonus DVD du film Les Hommes du Président (All the President’s Men) d’Alan J. Pakula, sorti en 1976. Robert Redford y incarne Bob Woodward, l’un des deux journalistes du Washington Post qui, avec Carl Bernstein, interprété par Dustin Hoffman, révèlent l’affaire du Watergate, résumée ici par Le Monde, qui force Nixon à démissionner. Pour rendre leur dialogue plus réaliste, il suggère qu’ils apprennent chacun les répliques de l’autre : leurs échanges se chevauchent ainsi en amazone tout du long, comme si les deux hommes se connaissaient par cœur. C’est ce qu’on appelle une proposition d’acteur. C’est encore Redford qui conseille à Woodward de raconter l’enquête de leur point de vue de journalistes : c’est pour cette raison que leur livre s’ouvre par un Cast of Characters, comme un générique de cinéma. Et c’est Redford toujours qui se démène pour en faire un film en achetant les droits. Nommé pour l’Oscar du Meilleur film, ce chef-d’œuvre absolu se le fait rafler par un obscur nanar sur la boxe totalement oublié aujourd’hui. Mais William Goldman déjà auteur de Butch Cassidy et Le Kid décroche celui du Meilleur scénario adapté. C’est aussi un modèle du genre à part entière du film de journalistes, analysé sur ce site. Redford rencontre Woodward pour son rôle, devient son ami et le reste jusqu’à sa mort.

La page de garde de All The President’s Men, de Bob Woodward et Carl Bernstein.

Car c’est un homme fidèle. En amitié comme en amour. Loin d’enchaîner les conquêtes qu’on serait tenté de lui prêter, il se marie deux fois, en 1958 et en 2009, respectivement avec Lola Van Wagenen, historienne et activiste et Sibylle Szaggars Redford, se définissant sur son site comme une « artiste multimédia environnementaliste née en Allemagne ».

Et, sans surprise, artistiquement : il tourne une troisième fois avec George Roy Hill, La Kermesse des aigles (The Great Waldo Pepper) en 1975 ; deux fois avec Michael Ritchie – La Descente infernale (Downhill Racer, 1969), Votez McKay (The Candidate, 1972) et David Lowery – Peter et Elliott le dragon (Pete’s Dragon, 2016) remake de l’original de 1977 et The Old Man & The Gun en 2018. Et pas moins de sept films avec Sydney Pollack : depuis Propriété interdite (This Property Is Condemned) en 1966 jusqu’à Havana en 1990 en passant par Jeremiah Johnson en 1972 – disponible gratuitement sur France TV jusqu’au 26 septembre, Out of Africa en 1985, qui remporte sept Oscars dont Meilleur Film et Meilleur Réalisateur, et Les Trois jours du Condor (Three Days of the Condor) en 1975.

Dans ce film, il joue Joseph « Joe » Turner, un analyste lambda de la CIA qui, parti tranquillou acheter des sandwiches pour son équipe, la retrouve entièrement décimée par balles en revenant au bureau. Dès lors, « Condor », son nom de code, va chercher à savoir qui a fait ça et surtout pourquoi. Son personnage est très attachant car ce n’est pas un espion à la James Bond ou même à la John Le Carré : juste un homme ordinaire, intelligent sans nul doute, mais qui commet des erreurs qu’on pourrait commettre. Traitant de magouilles économiques, de scandales d’État perpétrés en toute impunité et du rôle de la presse pour les mettre au jour, ce thriller haletant n’a pas pris une ride. Redford fait des films qui lui ressemblent, et promeuvent la justice sociale, politique, écologique.

Dans Brubaker, de Stuart Rosenberg (1980), il campe un autre personnage affirmant ses idéaux. Robert Redford y est Brubaker, prisonnier qui débarque dans un pénitencier régi par la corruption règne et où les détenus se font torturer… avant d’annoncer qu’il est le nouveau directeur et compte tout changer. Mais Brubaker se heurte à son administration quand il refuse de leur plier. C’est l »adaptation libre de Complices du Crime (Accomplices to the Crime: The Arkansas Prison Scandal) de Thomas O. Murton (1969), qui retrace ses efforts à réformer les prisons de l’Arkansas, précise Encyclopedia of Arkansas.

Redford fait des films qui lui ressemblent, et promeuvent la justice sociale, politique, écologique

Néanmoins son militantisme de gauche, c’est un écolo pur jus, rappelle Ouest-France, se fait plus discret que ses partenaires Jane Fonda ou Paul Newman. Ronald Brownstein, auteur de The Power and The Glitter: The Hollywood-Washington Connection, ouvrage sur les rapports entre politique et cinéma aux États-unis, publié en 1990 et inédit en France, l’expose ainsi à Deadline : « Il avait en quelque sorte sa propre boussole. Il savait très bien ce qui était bon pour lui et ce qui ne l’était pas, ce qui n’est pas toujours le cas chez les célébrités. » Redford lui-même lui confie : «  Le fait que vous disposiez d’une plateforme intégrée grâce à votre visibilité ne signifie pas qu’elle soit facilement convertible en votes ou en persuasion. » Ce qui ne l’empêche pas d’œuvrer massivement pour la défense de la nature en étant un membre très actif du bureau des donateurs du Natural Resources Defense Council (Conseil de Défense des Ressources Naturelles), une ONG qui recense ses nombreux apports, ou mettant en échec le projet de centrale à charbon de Kaiparowits (Utah), « son plus grand succès » parmi d’autres luttes détaillées par Vert. Et toujours en soutenant les arts, comme lorsqu’il monte le Festival du cinema indépendant de Sundance en 1985, du nom de son personnage dans le film de George Roy Hill, « The Sundance Kid ».

«  Le fait que vous disposiez d’une plateforme intégrée grâce à votre visibilité ne signifie pas qu’elle soit facilement convertible en votes ou en persuasion. »
– Robert Redford à propos de son engagement politique

C’est là qu’on découvre Quentin Tarantino avec Reservoir Dogs (1992) ou Kevin Smith avec Clerks (1994), époque bénie où les deux réalisateurs avaient du talent. Où Tarantino ne se vautrait pas dans une bouse aussi infâme qu’infantile que Once Upon a Time in… Hollywood dont Le Monde affirme sans rire q’elle « constitue une forme d’aboutissement », où Kevin Smith ne supprimait pas la mort de son héros – comme le prouve ci-dessous cet extrait du scénario original – pour pouvoir faire une suite que la charité (même athée) commande d’oublier.

La fin originale de Clerks. En haut de la page, on peut lire : « Un coup de feu retentit. DANTE (le personnage principal, NDLR) est projeté en arrière, sa poitrine explosant. Il fixe le vide devant lui et s’effondre sur le sol. »

En plus de mettre en avant ceux des autres, Robert Redford réalise ses propres films pour raconter des histoires différentes de l’Amérique des blockbusters auxquels il se plie parfois, comme dans Captain America : le Soldat de l’hiver (Captain America: The Winter Soldier) en 2014 ou Avengers : Endgame en 2019 de Joe et Anthony Russo – l’un de ses très rares rôles de méchant. Depuis Des gens comme les autres, il dépeint son pays… autrement.

Parfois tendre : Et au milieu coule une rivière (A River Runs Through It, 1992) disponible gratuitement sur Arte TV à partir du 21 septembre, L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux (The Horse Whisperer, 1998). Souvent critique : Quiz Show en 1994, cruelle satire des jeux télévisés, Lions et Agneaux (Lions for Lambs), sur la guerre en Afghanistan et comment « Bush a manipulé les médias » depuis le 11 septembre, faisant réagir Redford dans cette interview au Parisien. Ou sa dernière fiction, Sous surveillance (The Company You Keep) en 2012, sur un ancien militant de Weather Underground, groupe écolo activiste des années 70, dont le passé risque de tout lui faire perdre quand un journaliste l’exhume. Son ultime réalisation, en 2014, sera le segment sur le Saks Institute, think tank dédié à influencer les politiques publiques en matière de santé mentale, pour le documentaire allemand Kathedralen der Kultur (Cathedrales de la Culture), aussi co-realisé par Wim Wenders entre autres.

Jusqu’au bout Robert Redford reste un artiste exigeant, un progressiste résolu. Amer que sa nation soit devenue « Les États divisés d’Amérique » comme il la décrit à Bob Woodward. Dans cette conversation avec le journaliste du Washington Post rapportée par le New York Times, il lui explique pourquoi le locataire de la Maison Blanche cherche à détruire la démocratie de son pays : « Il ne le comprend pas. Alors c’est facile pour lui de le détruire. C’est facile de détruire quelque chose qu’on ne comprend pas. Vous pouvez prétendre que ça n’existe pas. »
Robert Redford, lui, existera toujours. Ça console un peu.

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