La veuve et l’orpheline

Dustin Hoffmann et Robert Redford interprétant respectivement Carl Bernstein et Bob Woodward, les deux journalistes du Washington Post qui ont révélé le scandale du Watergate, dans Les Hommes du président, D’Alan J. Pakula (1976).
Dustin Hoffmann et Robert Redford interprétant respectivement Carl Bernstein et Bob Woodward, les deux journalistes du Washington Post qui ont révélé le scandale du Watergate, dans Les Hommes du président, D’Alan J. Pakula (1976).

Au cinéma, les journalistes sont soit des salauds, soit des héros. Comment un même métier peut-il être représenté si différemment d’un type de film à l’autre ? Tentative d’explication.

Il existe deux types de films avec des journalistes : les films policiers et les films… sur des journalistes. 

Dans les polars, les journalistes sont systématiquement des emmerdeurs, des fouille-merde, des empêcheurs d’enquêter en rond. Dans les films sur la presse, ce sont tout aussi systématiquement des héros sans peur et sans reproche, pourfendeurs de l’injustice acharnés à révéler une vérité. 

En typographie, « veuve » et « orpheline » ont deux sens bien différents du sens habituel. Une veuve désigne la dernière ligne d’un paragraphe se retrouvant seule au début d’une page ou d’une colonne – ça peut être un seul mot, d’ailleurs. Et L’orpheline, c’est l’inverse : la première ligne d’un paragraphe se retrouvant seule au bas d’une colonne – ou d’une page. 

Les deux sont à proscrire, et sont les bêtes noires des secrétaires de rédaction. 

Et dans le cinéma qui montre des journalistes, c’est un peu pareil : dans les polars les journalistes sont des orphelines, délaissées dans un monde qui leur est hostile et littéralement sans filiation aucune et dans les films sur la presse, des veuves, sans cesse à la recherche d’une vérité enterrée dans le cimetière du secret. 

Cette comparaison est-elle tirée par les cheveux ? Sans aucun doute. L’ai-je utilisée uniquement pour faire un bon mot et un titre incitatif ? Évidemment. 

Il n’en reste pas moins que la représentation d’un même métier de manière si diamétralement opposée dans ces deux types de films a de quoi interroger. 

Car, pourtant, dans ces films, on montre ces journalistes faire leur métier de la même manière : poser des questions, prendre des photos, filmer, pour connaître des faits, les expliciter et les relater. Cependant il existe une autre différence fondamentale : dans un film policier, le journaliste, ou plutôt les journalistes n’ont pas de nom, à peine un visage (on les voit souvent de loin), pas plus que de média attitré ou, que sais-je encore, de lige éditoriale. 

Ils ne sont même pas vraiment une profession, mais une entité dont le but avoué est de contrecarrer le déroulement de l’enquête en se mêlant de ce qui (dans l’histoire) ne les regarde jamais – alors que si on réfléchit, ils ne font, comme les flics de ces films, que leur métier. Et quand ils font plus que de la figuration, ils sont méprisables, arrogants, malhonnêtes et plus enclins à sortir un papier croustillant qu’un article intéressant.  

Dans les films sur les journalistes, c’est une tout autre réalité. Déjà, il n’y a quasi jamais de policiers, donc pas de risque de conflit entre eux. Ces journalistes-là ont non seulement un nom, mais bien souvent sont inspirées de personnes réelles, dans un scénario relatant un scandale historique, à plus ou moins grande échelle. All the President’s Men (Les Hommes du président), d’Alan J. Pakula (1976) raconte comment un novice et un vieux roublard du Washington Post, se retrouvent embarqués ensemble à mener une longue enquête sur le Watergate, qui précipitera la chute de Richard Nixon. Spotlight, de Tom McCarthy (2015), raconte lui comment Walter Robinson et Michael Rezendes, du Boston Globe, ont mis au jour la plus grande affaire de prêtres pédophiles officiant aux États-unis. Ces deux œuvres étaient d’ailleurs nommées pour l’Oscar du meilleur film, mais, étonnamment, seul Spotlight l’a remporté, alors qu’objectivement, même s’il est excellent, le film de Pakula est nettement plus brillant, que ce soit au niveau de la finesse du scénario de William Goldman que de l’interprétation de Dustin Hoffman et Robert Redford. Robert Redford qui, en plus de co-produire le film dont il a inspiré la fabrication (il suivait comme tout le monde à l’époque l’affaire et voulait savoir qui étaient ces deux loustics qui mettaient en lumière le plus grand scandale politique de l’Histoire des États-unis) mais a également eu l’idée de génie de suggérer qu’Hoffmann et lui apprennent tous deux le texte de leur partenaire en plus du leur, de façon à pouvoir « chevaucher » leurs dialogues pour plus de réalisme. Qu’on ne vienne pas dire après ça que Redford est « juste une star de cinéma, pas un acteur ». Victime de sa belle gueule, il n’a jamais vraiment été considéré pour son travail comme Hoffmann, et pourtant il le mérite tellement. En plus, il est foncièrement de gauche, ce qui le rend encore plus sympathique. Sans compter la mise en scène, qui part d’un postulat très simple mais terriblement efficace : toutes les scènes dédiées à la recherche de la vérité sont moins éclairées que celles de la salle de rédaction où elle se révèle, un symbole clair et terriblement parlant. 

De gauche à droite : Rachel McAdams, Mark Ruffalo, Brian D’Arcy James, Michael Keaton et John Slattery, interprétant respectivement Sacha Pfeiffer, Michael Rezendes, Matty Carroll, Walter « Robby » Robinson et Ben Bradlee Jr. dans Spotlight de Tom McCarthy (2015).
De gauche à droite : Rachel McAdams, Mark Ruffalo, Brian D’Arcy James, Michael Keaton et John Slattery, interprétant respectivement Sacha Pfeiffer, Michael Rezendes, Matty Carroll, Walter « Robby » Robinson et Ben Bradlee Jr. dans Spotlight de Tom McCarthy (2015).

Pour une raison toujours à définir, c’est un petit film sans envergure sur un catcheur (je crois ?), totalement oublié depuis qui a reçu l’honneur suprême. 

Une autre différence majeure réside dans le fait que dans ces films de journalistes, il n’y a pas de policiers. Et même le plus souvent, pas de police du tout. Comme s’il existait deux mondes cinématographiques parallèles : l’un ou les flics sont omniprésents et garants de la justice et de la vérité, et l’autre où ils n’existent pas, et où ce sont les journalistes qui tiennent ce rôle. 

À ma connaissance, néanmoins, il existe une exception notable : Zodiac de David Fincher (2007). Dans ce film qui est la définition de l’anti-film de serial killer, Jake Gyllenhaal joue Robert Graysmith, un caricaturiste du San Francisco Chronicle obsédé par la recherche de l’identité du Zodiac, ce tueur en série qui a sévi sur la Côte Ouest des États-unis dans les années 70. Car, en plus d’être en conflit avec le personnage de Robert Downey Jr., qui incarne Paul Avery, un reporter qui fait comprendre à Graysmith que son obstination à enquêter sur l’insaisissable assassin est bien loin de ces attributions, Gyllenhaal dans le film lie peu à peu une sorte d’amitié bizarre avec Mark Ruffalo, qui joue David Toschi, l’inspecteur en charge de l’enquête. 

Ce n’est que l’’exception qui confirme la règle : au cinéma, les journalistes restent les orphelines des films policiers et les veuves des films sur la presse. 

David Marquet

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *